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Paru en Carnet, octobre 1998. La version originelle néerlandaise a disparu mystérieusement

Le tragique d'un microphone scié


Tout porte à croire que chaque compositeur des Pays-Bas est penétré de l'ambition d'écrire un opéra. Frits van der Waa passe en revue les plus prestigieux des compositeurs dans ce domaine et conclut que le théâtre musical le plus authentique n'a encore que peu de rapports avec la musique.
La première de Ithaka de Otto Ketting, le 23 septembre 1986, constituait d'emblée l'inauguration du Muziektheater d'Amsterdam, le nouveau temple du théâtre lyrique dont la construction a causé pres d'un demi-siècle de dissensions. Le choix d'un nouvel opéra néerlandais pour une solennité de cette envergure équivalait à une profession de foi.

La maison d'opéra des Pays-Bas, De Nederlandse Opera, s'est-elle depuis dévouée à la cause de l'opéra de propre facture? Un coup d'oeil sur ces douze années nous avise d'une liste modeste: Ithaka de Otto Ketting, De Materie de Louis Andriessen, l'opéra en un acte Gassir, the Hero de Theo Loevendie, Symposion de Peter Schat, Rosa, encore de Louis Andriessen et Noach de Guus Janssen. De Nederlandse Opera presente donc, tout bien compté, un opéra tous les deux ans. À premiere vue, bien peu, dira-t-on, mais la liste compte quelques points culminants de l'histoire de l'opéra néerlandais d'après-guerre, ce que corrobore le fait que trois de ces six oeuvres aient plus tard connu une reprise. De Materie de Louis Andriessen, créé en 1988, n'a jamais été repris sur scène, mais il le mériterait à coup sûr. De Materie n'est pas un opéra, mais une oeuvre de théâtre musical quadripartite, dans laquellle le compositeur établit une foule de connexions entre la musique, d'autres disciplines artistiques et scientifiques et l'histoire nationale. Chaque volet a son propre protagoniste (Goerlaeus, Hadewych, Mondriaan et Madame Curie), mais il n'est pas question d'une intrigue à proprement parler, plutôt d'une narration rituelle. La collaboration avec le metteur en scène americain Bob Wilson (célèbre pour son Einstein on the beach) s'est traduite par une représentation d'une beauté froide mais pénetrante.

L'oeuvre théâtrale suivante de Andriessen, Rosa, a Horse Drama de 1994, sur un livret de et mis en scène par Peter Greenaway, était d'une tout autre nature. Quoique loin d'etre conventionnel, Rosa tient plus de l'opéra que De Materie. Pour le feu d'artifice visuel de Greenaway (dans lequel les passages filmés et joués s'enchaînent et se fondent imperceptiblement) Andriessen a composé une partition presque grivoise, bourrée de clins d'oeil et d'exercices de style, quoique dotée d'une forte teneur dramatique. Andriessen et Greenaway avaient dejà travaillé ensemble dans M is for Man, Music, Mozart, un téléfilm datant de 1991 qui, bien que n'étant pas une production pour salle, doit absolument être catalogué sous la rubrique "theâtre musical".

Tout aussi peu conventionnel, mais dans un tout autre registre, le Noach de Guus Janssen, sur un livret de Friso Haverkamp. La représentation, qui a été montrée au Holland Festival de 1994, était mise en scène par Pierre Audi. Les costumes et les décors de l'artiste plastique Karel Appel, un pôle d'attraction en soi, étaient particulièrement pertinents dans cette inversion bizarre du récit biblique, qui met en scène un Noé acharné à détruire autant d'espèces animales que possible.

Mais ce que cet opéra a de remarquable, c'est la synthèse que Janssen a su faire entre la musique composée et la musique improvisée – un "mix" pour lequel il n'a pas que fait appel à son propre ensemble, mais aussi à des moyens électroniques et un quatuor diphonique originaire de Touva.

Palliatifs

Janssen et Haverkamp ont entre-temps un autre opéra en chantier, intitulé Hier°. Et à la fin de l'année prochaine, Ie Nederlandse Opera montera Writing to Vermeer, le prochain projet du duo Andriessen/Greenaway. Les deux autres compagnies d'opéra néerlandaises, le Nationale Reisopera et Opera Zuid, n'ont jusqu'ici pas proposé de répertoire néerlandais, à l'exception d'une nouvelle mise en scène du "strip-opéra" de Peter Schat, Aap verslaat de Knekelgeest. Cette oeuvre de theâtre musical de petite envergure, datant de 1980, a conservé toute sa vitalité. Holland Festival, depuis toujours un facteur influent dans le domaine de l'opéra aux Pays-Bas, a pris depuis cette année une nouvelle orientation, dans laquelle l'accent est beaucoup plus porté sur le théâtre. Peut-être cela conduira-t-il à des créations en matière de théâtre, mais il est fort probable que Een ziel van hout de Robert Heppener (1998) a été le dernier opéra du Holland Festival. Ce que cette mise en scène a d'exceptionnel se situe surtout au niveau de l'étroite collaboration entre la metteuse en scène Monique Wagemakers et la réalisatrice de télévision Jellie Dekker. L'action se déroule en Allemagne nazie, mais l'opéra se joue en grande partie dans un décor onirique. Ces scènes sont jouées dans un décor vidéo virtuel, sur fond duquel les chanteurs sont filmés en direct – une application réussie, parce que théâtrale par excellence, des techniques informatiques.

Il y a quelques années, Holland Festival a presenté entre autres Esmée de Theo Loevendie et Jan Blokker, un opéra à part entière qui traitait de la relation d'une héroïne de la résistance avec un officier allemand. Cet opéra a connu un franc succès, aussi en Allemagne. Il en va de même pour Freeze de Rob Zuidam, dont le sujet portait sur Patricia Hearst, la fille de millionnaire détournée du droit chemin. Une production hors du commun, A King, Riding de Klaas de Vries d'apres The Waves de Virginia Woolf: l'abstraction et l'ambiguité du texte de Woolf – dans lequel il est question d'une personne qui se dissocie en six personnages comparables aux hétéronymes de Fernando Pessoa – a inspiré à De Vries une oeuvre de théâtre musical dans laquelle l'impondérabilité de la donnée est renforcée par l'usage d'un support musical électronique d'un grand raffinement.

Holland Festival fait également office de "filet de sauvetage" pour des opéras qui n'atteignent pas la scène. Ainsi, le festival a presenté en 1997 une exécution concertante de l'Agamemnon de Wim Laman. Pour l'année prochaine, une exécution également concertante de l'opéra Expeditionen de Klas Torstensson est au programme. Le cas de Torstensson est particulièrement penible, car les plans de la mise en scène neérlando-suédoise ont échoué en dernière minute alors qu'ils semblaient etre parfaitement au point.

Strip-tease

Outre ces productions regulières d'opéra, de nombreuses activités d'envergure plus modeste, souvent des oeuvres de circonstance, se rencontrent dans le domaine de l'opera et du théâtre musical des Pays-Bas: c'est que l'on compose beaucoup, dans ce pays. À croire que chaque compositeur est pénétré de l'ambition d'ecrire un opéra dans sa vie, ne serait-ce qu 'un opéra de chambre. Il est peut-être caractéristique que les deux représentations dont je me souviens le mieux, étaient des spectacles pour enfants. Le théâtre jeune public s'est fort développé les dernières années aux Pays-Bas et de temps à autre, certaines compagnies se risquent a monter un opéra. C'est le cas de Teneeter, avec la mise en scène en 1995 de Repelsteel, qui éclairait de façon totalement différente le conte de Grimm. L'alternance du langage et des elements musicaux était soutenue par le langage concis de Imme Dros et la musique harmonieuse, proche du madrigal, de Bernard van Beurden. À la même epoque, le Ro Theater de Rotterdam jouait Pinocchio, une représentation charmante, haute en couleur, sur une partition mûrement composée par Patricio Wang. Je dois dire que mes propres enfants (alors agés de 8 et 6 ans) etaient sensiblement plus interessés par le spectacle de Pinocchio que par celui de Repelsteel de Teneeter, aux prétentions artistiques plus élevées, et que je ne pouvais leur donner entièrement tort.

Le théâtre musical comprend évidemmeut plus que le seul opéra. Reste à savoir où s'arrète son domaine? Est-il encore question de théâtre musical quand le compositeur Cornelis de Bondt accompagne l'execution de sa pièce Singing the faint farewell d'un strip-tease (d'ailleurs fort chaste) en symbole de la nudité à laquelle la mort nous réduit tous? Quant au spectacle de Michel Waisvisz, avec ses Handen (Mains) – deux petits panneaux ingénieusement construits, fixés aux poignets, garnis de boutons et de senseurs, reliés à un ordinateur qui réagit aux manipulations et aux mouvements de l'acteur – est-ce encore du théâtre musical?

Asile d'aliénés

Que l'on fasse abstraction de la "musique-avec-des-aspects-théâtraux", et il ne reste que peu de gens qui s'adonnent au théâtre musical dans le sens strict du terme, c'est-à-dire aux spectacles dans lesquels les composantes musicales et théâtrales sont équivalentes (je ne tiens pas compte ici des représentations de danse). Theatergroep Hollandia a payé de sa personne dans ce domaine, notamment depuis que Paul Koek, percussionniste de formation, en assume les fonctions de metteur en scène. Hollandia joue toujours en extérieurs, dans des lieux choisis pour la circonstance. Ainsi, en 1988, Bethlehem Hospital de Huib Emmer et Ken Hollings, un opéra qui se déroule dans un célèbre asile d'aliénés de Londres, a étée joué dans les bâitiments du centre psychiatrique Vogelenzang. Cinq ans plus tard, Hollandia campait sur la halle aux poissons de Scheveningen avec M is muziek, monoloog, moord, une adaption de la musique citée plus haut de Louis Andriessen pour le film de Greenaway. Les segments musicaux alternaient avec les monologues de Lodewijk de Boer, inspirés par le personage de Medée: ainsi, la musique et le jeu se répondaient plutôt qu'ils ne fusionnaient.

Cet été, à l'occasion des 750 ans d'existence de la ville de La Haye, Hollandia a monté un grand spectacle en costumes, intitulé Oldenbarneveldt, l'homme d'éat hollandais décapité en 1613. Cet épisode de l'histoire nationale était merveilleusement mis en musique par un collectif de compositeurs (Louis Andriessen, Martijn Padding, Paul Koek et Florentijn Boddendijk). Le lieu choisi était la Nieuwe Kerk à La Haye, à un jet de pierre de l'endroit où Oldenbarneveldt a été décapité.

Mais le plus grand des explorateurs du genre du théâtre musical est l'inimitable Dick Raaijmakers. Né en 1930, il a accompli un travail de pionnier dans le domaine de la musique électronique dans les années cinquante, pour peu à peu élargir le champ de ses investigations. Au cours des années, il a realisé differents projets – qui n'ont souvent connu q'une seule exécution – dans lesquels la recherche de la mécanique (tant du son que des composantes visuelles) était essentielle. Étrangement, l'art analytique de Raaijmakers livre des résultats qui peuvent encore difficilement être considerés de la musique. Un exemple eloquent est Intona, une performance dans laquelle le compositeur, tel un chercheur en laboratoire, reduit au silence douze microphones de douze façons différentes – en les brûlant, les sciant, les cuisant, les concassant, etc. Les microphones donnent un compte rendu sonore de leur destruction. Le curieux de l'affaire, c'est que cette manipulation clinique, apparemment dénué de sens, non seulement réduit a néant le truisme qui veut q'un microphone transmette toujours un son, mais recèle même un certain tragique. Mieux que tout autre, Raaijmakers sait mettre le doigt sur la fugacité et l'unicité de la beauté du moment, essence même de la musique, du théâtre et encore plus de la merveilleuse relation entre les deux.


© Frits van der Waa 2007

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